Refaire sa vie là où on ne veut pas vivre : ce qui attend les expulsés des États-Unis
Chaque mois, des milliers des migrants sont expulsés des États-Unis et du Canada. Une minorité se retrouve emprisonnée. La majorité doit refaire sa vie dans un pays où ils ne veulent pas vivre.
Bienvenue à ma maison. On peut prendre place dans le living room.
Le salon est peu meublé, mal éclairé. C'est le cœur d’une maison de chambres dans un quartier populaire de Mexico.
Baruch Delgado offre une chaise, un verre d’eau. Les manches de chemise roulées au-dessus des poignets, il n’a pas grand-chose d’autre à offrir qu’un sourire et son témoignage.
Dans la pièce, on retrouve aussi Sergio Osorio, un compagnon rencontré dans cette maison bien particulière; elle accueille une vingtaine d’hommes, dont plusieurs expulsés.
Par cette matinée fraîche et grise, ces deux hommes acceptent de raconter une partie de leur vie clandestine dans un pays qu’ils ont adopté en contournant les règles. Et d’où ils ont été expulsés.
L’un a été forcé de quitter les États-Unis, l’autre le Canada. Rien d’étonnant ici : le dernier bilan des services frontaliers canadiens fait état d’une forte remontée des expulsions depuis 2023.

Des migrants mexicains quittent les États-Unis pour le Mexique après avoir été expulsés par le pont frontalier international de Paso del Norte, le 6 mars 2025.
Photo : Reuters / Jose Luis Gonzalez
Un changement qui précède une accélération des efforts aux États-Unis, sous l’impulsion du président Donald Trump. Même si les agents canadiens ne sont pas aussi visibles.
Ce que ces deux hommes racontent, donc, ce sont deux trajectoires de vie ordinaires. Des vies interrompues, évaporées. Des vies à refaire.
Rentrer penaud
Baruch Delgado a vécu une vingtaine d'années au Canada sans avoir de statut légal. Il a habité dans l’Ouest et dans les Prairies. C’est à Montréal qu’il se sentait le mieux.
À ses yeux, la métropole québécoise est une ville magique
où il se sentait en liberté. Il y a trouvé une conjointe, des amis et un bon boulot comme pizzaman et pastaman
dans l’ouest de Montréal.
Sergio Osorio, lui, a vécu de nombreuses années aux États-Unis. Lui aussi dans divers endroits, de la Californie à la Floride. Il s’est marié là-bas. Leurs deux enfants sont citoyens américains.
Expulsés de pays différents, donc. Dans des circonstances semblables. Les deux se sont retrouvés menottés. Forcés de partir sans pouvoir dire au revoir.
Ils vous traitent comme un criminel
, s’indigne Baruch Delgado, en pensant aux policiers venus nombreux pour l’arrêter. Les policiers ne l’ont pas violenté, mais ils l’ont menotté sur les lieux de son travail.

À Mexico, Baruch Delgado a choisi de travailler dans un restaurant.
Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron
Une vie qui bascule. Pas le temps de prendre ton ordinateur, tes photographies, tes vêtements. Tous les efforts, toutes les amitiés. Toute ma vie des vingt dernières années, perdue en un instant.
Sergio Osorio, lui, connaît mieux ce moment : il a été expulsé des États-Unis à cinq reprises. Ce qui démontre à la fois sa persévérance et son entêtement. Chaque fois, j'ai toujours voulu revenir et reprendre ma vie
.
Il se rappelle cette honte ressentie en sortant de l’avion à sa première expulsion. Pleurer devant son frère et son père venus lui offrir un repas et un peu de réconfort. Tu ne veux pas que ta famille te voie dans cet état. C’est très dur.
Cette première nuit, seul dans son lit, il n’a pu dormir.
S’adapter à son pays de naissance
Tu connais eBay? Si tu les appelles, c’est moi qui réponds!
Sergio Osorio éclate de rire. L’homme est fier de son travail, dans un centre où il reçoit des appels de clients d’un peu partout sur la planète.
Le travail lui plaît, mais il paie peu. Baruch Delgado, lui, n’a pas aimé les centres d’appel. Il préfère le service aux tables dans un restaurant pas trop loin de son domicile.
Le salaire n’est pas vraiment meilleur, les heures seraient longues. Et les conditions de travail seraient mauvaises. Il dénonce un Mexique où, assure-t-il, on exploite les travailleurs
.

Le Mexicain Sergio Osorio a vécu de nombreuses années aux États-Unis.
Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron
Les deux rapportent des difficultés à s’intégrer dans une société qu’ils n’ont pas vraiment connue comme adultes. Dans un pays où ils n’ont plus vraiment de relations.
À Mexico, Sergio n’a pas d’oncle ou de tante, pas de cousin, ni de frère ou sœur
à Mexico. Personne avec qui passer les fins de semaine. La famille étendue habite loin. Pour meubler le temps, je travaille en temps supplémentaire. Ce n'est pas évident.
L’attitude générale de ses concitoyens trouble Baruch. Tout le monde est macho et sexiste ici!
Trilingue, il se dit ouvert sur le monde, se sent jugé par ses compatriotes, perçu comme un prétentieux
.
Un sentiment qui serait partagé par plusieurs expulsés avec qui il en a discuté. Lui habite légalement au Mexique. Mais les menottes qu’on lui a passées lors de son arrestation, les chaînes, c’est toujours dans la tête
.
Se voir ailleurs
Le gouvernement mexicain assure faire ce qu’il faut pour épauler les milliers de migrants refoulés des États-Unis chaque mois. Il évoque même le potentiel économique positif de leur installation.
Pour l’instant, ces mesures d’intégration ne semblent pas à la hauteur des besoins. Après quelques années au Mexique, les deux hommes regardent toujours vers d’autres pays.
Sergio évoque l’impression d’être sur un bateau à la dérive
. Sans véritable foyer. L’alcool ne lui a pas permis d’oublier l’absence de ses enfants, la perte de son studio de photographie.
J'ai tout perdu. Je tente de ne pas trop penser à tout ça. Sinon, je pleurerais chaque jour.
Sa motivation, ce sont ses deux enfants qui poursuivent leur vie aux États-Unis, sans lui, qui est isolé au Mexique. Adolescents, ils ne répondent pas toujours aux appels du père.
Il économise quand même pour leur envoyer quelques billets. Pas grand-chose, vu la faiblesse du peso, mais c’est mieux que rien
. Ça permet de garder un petit lien entre les deux pays.
L'espoir de Sergio, c’est de retourner légalement aux États-Unis pour y embrasser ses enfants. Peut-être dans trois ans, quand mon fils sera adulte, il pourra me parrainer. Il s’agit d’être patient.
Je m’ennuie de ma vie au Canada. J’étais heureux là-bas
, explique Baruch Delgado. J’ai donné les meilleures années de ma vie au Canada. Ici, je me sens comme un extraterrestre.
Il ne se voit pas rester auprès des Mexicains. Mais il n'a pas gardé contact avec ses amis montréalais non plus. Ça donne la tristesse
de penser à ce retour impossible à Montréal.
La nuit, il rêve encore du Canada. Un rêve doux-amer. Je suis heureux dans mon rêve, mais quand je me réveille, je suis (toujours) ici, au Mexique.
C’est la tristesse totale
, laisse-t-il tomber.
Advertising by Adpathway




